Interview. Tamara Espiñeira, secrétaire générale de Villes Atlantiques

La Bretagne a été pionnière dans la mise en place des institutions de coopération fondant l’Arc Atlantique. Non seulement les Régions y sont représentées mais aussi les Villes, dont l’organisation, s’est depuis autonomisée. Les Villes atlantiques tissent désormais entre elles des réseaux actifs de coopération impliquant la société civile. Quelle place pour les Régions, Villes et citoyens dans une Europe affaiblie par le Brexit ?

Breizh Civic Lab : Quel rôle joue la Conférence des Villes de l’Arc Atlantique depuis sa création au sein de la Conférence des Régions Périphériques Maritimes (CRPM) qui rassemble tout d’abord des Régions ? Il semble qu’elle se soit autonomisée ces dernières années en fondant une structure séparée. Quelles en étaient les raisons ? Quelle est désormais l’articulation entre Régions et Villes et comment s’opère-t-elle ?

Tamara Espiñeira : le 7 juillet 2000, le réseau des Villes Atlantiques se crée sous le nom de Conférence des Villes de l’Arc Atlantique, sous la forme d’une « commission » au sein de la Conférence des Régions Périphériques Maritimes. Elle a fonctionné ainsi pendant une décennie. Or, en 2009, plusieurs facteurs provoquent un changement.

Commission Arc Atlantique de la CRPM

Tout d’abord, la CRPM change ses statuts et les Régions prennent le plein pouvoir en son sein. Par ailleurs, l’ancien Secrétaire Général des deux structures, Xavier Gizard, prend sa retraite. Et, finalement, les institutions européennes refusent aux villes atlantiques des subventions « urbaines » se fondant sur le fait que ce n’est pas une organisation de villes.

En 2011, l’assemblée générale de Niort acte la séparation en approuvant les statuts de l’association Conférence des Villes de l’Arc Atlantique. Depuis juin 2018, notre nom a été simplifié en Villes Atlantiques.

« Le gain de poids des villes atlantiques auprès des institutions communautaires a contribué à renforcer la visibilité du territoire atlantique »

Tamara Espiñeira, Villes Atlantiques

Toutefois, la relation n’a pas vraiment changé. Nous continuons à travailler en binôme avec la Commission Arc Atlantique de la CRPM, tant à travers des documents communs (la position commune pour une bonne gouvernance de la Stratégie Atlantique)  que des projets (les Jeux Nautiques à Saint Nazaire l’année dernière) que du lobby (la concertation auprès des groupes d’experts des États ou de la Commission Européenne). Effet positif, le gain de poids des villes atlantiques auprès des institutions communautaires a contribué à renforcer la visibilité du territoire atlantique.

Breizh Civic Lab : Y-a-t-il un décalage de pouvoirs et de compétences entre collectivités au sein de l’Arc Atlantique ? Comment les Villes se positionnent-elles face à ces autonomies régionales ? Y-a-t-il des différences d’organisation et d’influence entre États-Nations ? Quel est le rôle des États et notamment dans les relations à la Commission Européenne ?

Tamara Espiñeira : oui, les compétences des collectivités sont très différentes. Par exemple, au Portugal les Régions émanent de l’État. Au niveau local, les agglomérations urbaines sont fréquentes en France et Portugal, très exceptionnelles en Espagne. Le statut «  ville » est désormais réservé à trois collectivités en Irlande (Cork, Dublin et Galway) et seulement une petite partie des villes britanniques « élit » son maire.

« Aujourd’hui, nous assistons à une forte autonomisation des collectivités locales dans leurs stratégies internationales qui peuvent coïncider ou pas avec les Régions, avec les États. »

Tamara Espiñeira, Villes Atlantiques
Cork, Irlande

Les relations Villes/Régions dépendent de divers facteurs, dont la couleur politique ou la structure constitutionnelle des États. Les compétences sont différentes et, en conséquence, les intérêts à l’international le sont aussi. Aujourd’hui, nous assistons à une forte autonomisation des collectivités locales dans leurs stratégies internationales qui peuvent coïncider ou pas avec les Régions, avec les États.

Parfois, les Villes comblent le vide d’un État plus en retrait au niveau international sur certaines questions, quand pour d’autres c’est le dialogue européen, par exemple au Comité des Régions, qui permet l’expression des différents niveaux de gouvernement.

A l’échelle européenne, il est vrai qu’une position plus marquée et conjointe des États Membres Atlantiques (Espagne, Portugal, Irlande, France et Royaume Uni) est attendue. Exception faite du Royaume Uni, bien sûr, les États Atlantiques sont en position d’indiquer à la Commission européenne l’urgence de repenser le développement territorial atlantique en tant que stratégie européenne.

Breizh Civic Lab : comment se positionne la Bretagne et les villes bretonnes dans ce réseau ? Y-a-t-il toujours un leadership breton ? Est ce que Nantes ou Saint-Nazaire sont membres de votre Conférence des Villes ? Comment ces villes se positionnent-elles en termes de coopération?

Tamara Espiñeira : le réseau Villes Atlantiques est basé à Rennes, ville fondatrice et présidente d’honneur. Notre trésorière vient de l’agglomération de Lorient, notre commission Océane et Croissance Bleue est coordonnée par Brest Métropole, notre vice-présidente française vient de l’agglomération de Saint Nazaire.

Le réseau est actuellement présidé par le Portugais José Maria Costa, maire de Viana do Castelo et également président de la Communauté d’Agglomération de Alto Minho. Ladite agglomération est jumelée avec le Conseil Départemental du Finistère. Voici quelques exemples parmi lesquels la Bretagne rayonne à l’international à travers des coopérations.

Breizh Civic Lab : sous quelles formes ces coopérations se mettent en place entre Villes de l’Arc Atlantique ? Quels sont les principaux projets européens et quelles en sont leurs évaluations en termes d’impact ? Y-a-t-il toujours la volonté de bâtir une Eurorégion et sous quelle forme?

Tamara Espiñeira : les coopérations se mettent en place sous plusieurs formes. Par exemple :

  • la recherche conjointe d’expertises. Une étude sur la prospective des villes atlantiques est en cours, financée avec les fonds mutualisés de l’association ;
  • les projets européens, soit dans le cadre du programme INTERREG Atlantique, soit dans d’autres comme COSME ou Horizon 2020. Les exemples étant nombreux, il faudrait consulter notre site web ;
  • les documents de position, comme notre proposition pour un corridor atlantique de transport cohérent avec les enjeux du territoire ;
  • au niveau pan-européen, avec des relations directes entre les réseaux européens de villes comme les Villes Ibériques, Méditerranéennes ou Adriatique-Ioniennes, dans le cadre de la plateforme Cities for Cooperation.

D’autres projets, comme ECORIS3 et dont le chef de file est la Ville de San Sebastian (Pays-Basque espagnol), légitiment la pertinence du réseau. Certaines villes membres, comme Cork en Irlande, sont partenaires directs, quand d’autres membres peuvent être indirectement représentés par le secrétariat de l’association Villes Atlantiques. Les résultats, qui contribuent à améliorer les circuits d’innovation au niveau local, sont aussi partagés au niveau de l’Arc Atlantique.

« Pour l’Arc Atlantique, comme pour la Baltique, nous ne parlons pas d’euro-région mais bien de macro-région »

Tamara Espiñeira, Villes Atlantique
Corridor atlantique de transport

Pour l’Arc Atlantique, comme pour la Baltique, nous ne parlons pas d’euro-région – qui est assimilée à du transfrontalier, entre deux États – mais bien de macro-région. Et, oui, c’est la position que les villes atlantiques défendent depuis une dizaine d’années. Des facteurs clé de développement, comme le corridor atlantique de transport, nécessitent une action positive du Conseil européen afin d’instaurer un plan spécifique dans les domaines politique, juridique et économique. C’est bien à l’échelle de la macro-région atlantique que celui-ci est le plus pertinent.

Breizh Civic Lab : nous vivons une époque pleine d’incertitudes. Comment le Brexit influence-t-il actuellement les politiques menées dans le cadre de l’Arc Atlantique ? Les Villes sont elles aussi impactées ? Quid de l’Écosse en cas de Brexit ? A-t-elle ses chances de devenir indépendante ? Dans ce cas, irons nous vers une Europe des Régions encore plus prononcée ?

Tamara Espiñeira : au niveau local, les villes britanniques sont dans un sentiment d’attente, tout dépend de l’issue du traité de sortie. En même temps, elles sont en recherche de partenariats, à créer ou à renforcer. Par exemple, Albert Bore, ancien maire de Birmingham et vice-président du Comité des Régions, était un des intervenants les plus actifs dans notre Assemblée Générale en 2018.

« Quant à l’évolution de l’Europe, l’idéal serait une vraie Europe des villes, car ce serait la garantie d’une Europe des citoyens »

Tamara Espiñeira, Villes Atlantiques
Nicola Sturgeon, première ministre de l’Ecosse

Pour l’Ecosse, les Français ne devraient pas oublier l’Auld Alliance, le traité franco-écossais de 1296. Certains historiens maintiennent qu’une partie de ses clauses, dont la citoyenneté réciproque, n’ont pas été abolies ! Pour la Grande Bretagne, les faits en Irlande du Nord et les déclarations du représentant du gouvernement écossais Nicola Sturgeon, laissent paraître un désaccord entre territoires du Royaume (Uni ?) sur la sortie et/ou la méthode de sortie de l’Union européenne.
Plusieurs politologues se sont accordés sur le fait que c’est l’adhésion à l’Union européenne qui a décidé les Écossais de voter contre leur indépendance lors du dernier referendum. Les choses pourraient donc tourner lors d’une nouvelle consultation …
De par le système britannique, l’Écosse n’est pas une Région mais une Nation. Son cas est assez particulier et nous ne pourrions pas l’extrapoler à d’autres Régions en Europe.

Quant à l’évolution de l’Europe, l’idéal serait une vraie Europe des Villes, car ce serait la garantie d’une Europe des citoyens.

Breizh Civic Lab : les citoyens semblent aujourd’hui peu impliqués dans ces réseaux. Y-a-t-il une volonté de les intégrer dans un futur proche ? Pourrions nous imaginer des débats citoyens en simultané au sein des villes de l’Arc Atlantique pour coconstruire un vrai avenir commun ?

Tamara Espiñeira : je ne connais pas le cas des autres réseaux, le notre est particulier dans ce sens. La perspective citoyenne est bien présente dans le réseau des villes atlantiques. Nous travaillons déjà directement avec les citoyens dans le cadre de nos initiatives :

  • Dans la campagne She4Sea nous travaillons avec les femmes du secteur maritime afin de les rendre plus visibles et attirer les jeunes femmes vers les métiers « bleus » liés à la mer ;
  • Dans le programme Erasmus pour les jeunes entrepreneurs, nous créons des échanges entre PMEs et auto-entrepreneurs, en traitant directement avec les managers;
  • Dans le projet Atlantic Youth Creative Hubs nous mettons en contact les acteurs culturels atlantiques avec des jeunes créatifs et nous coopérons avec les écoles en menant un concours de dessin pour les enfants;
  • Avec le programme Atlantic Futures nous permettons aux étudiants de tous horizons ainsi que les fonctionnaires de nos villes de se familiariser avec les affaires européennes et atlantiques.

Par ailleurs nos statuts reconnaissent la possibilité d’adhérer à toute organisation atlantique qui veuille bien contribuer au développement du territoire ; cela inclut la société civile, les entreprises…

Pour ce qui est des débats, ils sont en cours. Des initiatives, comme la Fabrique Citoyenne de Rennes (avec son Lab Europe) ou les budgets participatifs, les groupes d’action des projets européens, etc. sont des occasions de débat sur les questions européenne et atlantique. Nos Assemblées Générales sont d’ailleurs ouvertes à la société civile.

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